2018-09-13

Les mulets du sel_4

Aux prisons d’Aix.


Ouh ! ce ciel noir n’est pas bon signe, pensent les amis de Joseph Audibert…

Orage sur Aix-en-Provence 

C’est avec beaucoup d’appréhension que je me mets en route vers Aix, pour ce #RDVAncestral.
Je me fais du souci pour mon ancêtre, Joseph Audibert

J’ai décidé d’assister au procès qui a lieu en ce jour du 24 avril 1711
Quelle va être la sentence ? Tout le monde est inquiet. 

Françoise Gaillardon, aidée de sa famille, continue de tenir leur auberge depuis le départ de son mari.
Le 28 octobre 1710, des archers sont venus chez nous pour l’arrêter. Son séjour en prison doit être bien pénible, même si sa famille a dû payer pour améliorer ses repas.
Pour ceux qui sont pris, la prison est un endroit d’attente, pas un lieu pour purger sa peine. 

Aujourd'hui nous allons connaître les peines que les cours de justice d'Aix vont attribuer aux détenus, et par contumace à leurs compagnons en fuite.

J’ai rendu visite à l’épouse de Pierre Taron à Gréoux. Elle est effondrée. Il ne lui a guère laissé d’espoir, l’avocat que la communauté a payé pour défendre celui qui est considéré comme le meneur de la révolte contre les gabelous. (voir les épisodes précédents : « Les mulets du sel »)

Les habitants de Saint-Julien ont pu voir l’affiche placardée sur la porte de l’église au mois de novembre, elle indique ce qu'ils risquent, d’ailleurs le curé a bien été obligé de la lire à contre-cœur au prône du dimanche. Les peines encourues pour le faux saunage, les amendes exorbitantes, et la perspective d’être envoyé aux galères épouvantent tout le monde. 

Prisons d'Aix (source Wikipédia)
Mon inquiétude augmente en voyant les juges des deux cours d’appel de Provence qui siègent au tribunal. Quelle va être l’issue du procès ? Ces hommes du Parlement portant perruque, ne semblent être là que pour jouer un rôle de mise en scène afin d’affirmer leur pouvoir. Ils sont en rivalité avec ceux de la Cour des Comptes dont le président H.R. d’Albertas ne veut pas déplaire au roi Louis XIV.

Nous restons en silence lorsque entrent les cinq détenus, leur mine lamentable en dit long sur l’horreur des semaines passées en prison.
Arnoud Emeric, le faux saunier, apparaît très affaibli par sa blessure. Pierre Taron, le meneur de la révolte, a perdu son enthousiasme ; il devine déjà qu’il ne reverra plus Marie, son épouse qu’il aime tant.
Joseph Audibert, dit Masseau, semble plus vaillant, il essaye de se tenir la tête haute. Il dit que ce n’est pas lui mais sa femme qui a reçu la bourse de 28 écus.
Son beau-frère André Gos, dit le Sauteur, (que je n’avais jamais rencontré) affirme qu’« il était à une bastide avec des messieurs à qui il apprêta à manger pendant deux jours. » ….
Je sais bien qu’ils ont tiré les deux premiers coups de fusil dans les bois de Cadarache, lors de l’embuscade qu’ils ont montée pour tenter de délivrer les faux-sauniers.
On les a vus avec leurs amis les jours suivants à deux lieues de Saint-Julien, dans les rues de Vinon essayant d’organiser la libération des prisonniers et tentant avec les paysans de récupérer les mulets.
L’avocat de Joseph a été suffisamment rétribué par sa famille pour plaider avec un bon alibi. Il dit qu’on n’a pu le voir ni à Cadarache, ni à Vinon, car il a fait « un voyage de deux jours au Val (près de Brignoles) où il acheta du vin d’un inconnu »

A côté d’eux se tient le jeune abbé Caillat, il est accusé d’avoir écrit une lettre où il invite à la révolte. Ses supérieurs ont bien essayé d’intervenir, sa famille a des relations, mais cela n’a pas été suffisant pour lui éviter d’être avec les autres « pris et saisis au corps, menés et conduits en bonne et sûre garde dans les prisons royaux de la ville d’Aix pour y être détenus ».


Il est évident que cette rébellion de villageois a fort déplu à Monsieur d’Albertas.
Le premier président déplore que l’enquête de son conseiller De Broglie, ait été difficile à Saint-Julien, à Gréoux, ou à Vinon,  car personne ne voulait répondre à leurs questions. « Il y a un passe-parole de silence dans les trois villages de ne rien déclarer en justice »
Il apparaît que dans ce pays du Verdon les gens essayent de fomenter des révoltes plutôt que de coopérer pour briser la contrebande du sel. Il faut rendre un jugement qui serve d’exemple.

A voir tous ces hommes abattus, mes yeux s’embuent de larmes.
Parmi les témoins, je ne suis pas sûre de reconnaître Jacques Gastaud. Lorsque j’ai rencontré mon aïeul (sosa 698) le 8 septembre 1710, celui-ci ne m’a pas dit qu’il était consul de Saint-Julien. Il paraît vieilli, les épaules alourdies par le poids du scandale dans lequel notre bourg est compromis, il s’avère que beaucoup d’habitants sont impliqués dans cette affaire.

Là, vu de Saint-Julien, il pleut très fort sur Aix. 

Hélas ! J’entends que la peine maximale est requise.
Pierre Taron est condamné aux galères. Arnoud Emeric au supplice de la roue sur la place publique.
Ses compagnons laissent échapper une plainte devant tant d’injustice.
La tête me tourne, je me sens de plus en plus mal, et je dois sortir pour mieux respirer.

Je n’ose pas imaginer le sort de Masseau, du Sauteur et des autres.

merci : Joseph Piégay
Dans les couloirs du palais de justice je rencontre un homme aussi désolé que moi.  Joseph P. l’auteur du récit « les mulets du sel », c’est lui qui va m’apprendre la sentence.
Le registre a disparu, cette lacune est bien ennuyeuse dans l’histoire. Jo pense que l’aubergiste et son beau-frère « n’ont pu éviter la peine du fouet et le bannissement. Ils furent sans doute « condamnés à être livrés entre les mains de l’exécuteur de la Haute Justice pour avoir à souffrir le fouet jusqu’à effusion de sang par tous les lieux et carrefours de cette ville accoutumés. Et, ce fait, à être et demeurer bannis de cette ville,[…] pendant le temps et terme de cinq années. » En plus ils furent imposés chacun d’une amende de 300 livres ajoutée aux frais de justice. »
Le maire consul, Jacques Gastaud, a dû être condamné et payer « pour complicité, manque de zèle à faire respecter les agents de la douane et négligence à mettre la justice locale en action : cent livres. »


Dans quelque temps j’écrirai l’épilogue. Pour l’heure, je suis tellement bouleversée par ce procès que je dois retourner dans la forêt de ces ancêtres pour retrouver l’arbre de mes hôtes Joseph et Françoise.
 
 Pour ceux qui ayant manqué les premiers épisodes
voudraient mieux comprendre l'enchaînement des événements  :


6 commentaires:

  1. Michèle Vin :"incorporation "des notes judiciaires tres réussie--toujours aussi touchant,et quelles belles photos de l'orage prises de Saint Julien

    RépondreSupprimer
  2. En effet les orages quasi quotidiens m'ont inspirée cet été. Penser aux temps difficiles traversés par nos ancêtres ...

    RépondreSupprimer
  3. Beaucoup d'empathie de ta part.
    L'expression passe-parole de silence est à retenir,
    elle s'appliquait dans toutes les provinces du royaume

    RépondreSupprimer
  4. Il est très difficile d'appréhender les souffrances de nos ancêtres quoi qu'ils aient pu commettre. La justice était impitoyable.

    RépondreSupprimer
  5. Tout en délicatesse, tu montres cette justice d'alors qui nous semble si implacable, si dure... si injuste et cette guerre incessante entre gabelous (j'en ai quelques uns dans ma généalogie) et contrebandiers.

    RépondreSupprimer
  6. Merci pour vos commentaires.
    Mon ancêtre n'était faux saunier. Il était aubergiste et donc ami avec les muletiers qu’il a voulu aider à s'échapper. Les gabelous auraient aussi pu fermer les yeux moyennant quelques écus mais l’affaire a trop mal tourné.

    RépondreSupprimer

Merci pour le commentaire que vous laisserez !