2018-07-09

L’art de perdre


L’art de perdre, Alice Zeniter, Flammarion, 2017, 506 p.


« Ce qu'on ne transmet pas, ça se perd, c'est tout. » 

« Quand quelqu’un se tait, les autres inventent toujours 
et presque chaque fois ils se trompent »


Hamid ne dit rien, il a oublié l’Algérie quittée en 1962. Son père n’a jamais pu lui raconter pourquoi ils sont arrivés en France. Le patriarche a sauvé sa famille, pourtant il a perdu sa force superbe en devenant un réfugié, astreint à séjourner dans le camp de Rivesaltes, puis à connaitre la honte de travailler en usine sans reconnaissance. 
Lui qui ne vivait que pour transmettre les oliviers de sa propriété à ses descendants, il a dû tout abandonner. Avec son épouse Yema, ils ont accepté d’habiter un HLM triste, dans une cité qui va se déliter rapidement. Leur fils aîné Hamid, est un élève brillant, il est capable de se charger de l’administration familiale et de l’aide aux voisins qui ne comprennent pas le français. Lorsqu’ il devient trop difficile pour lui d’assurer le lien entre la vie quotidienne en France et le passé de la famille qu’il oublie faute d’être expliqué, il prend des distances. Il épouse Clarisse, une jeune française qui essaye vainement de le comprendre, en dépit de ses silences.
Alors à la génération suivante, Naïma leur fille souffre à son tour d’angoisses qu’elle ne comprend pas. Cette jeune femme, contemporaine et éprise de liberté, reste partagée entre l’envie et la peur d’aller dans le pays de ses ancêtres. Arrivera-t-elle à rencontrer sa parenté lors d’un voyage en Kabylie ?

« Rapidement, Naïma se trouve occupée à mimer son arbre généalogique, dessinant dans les airs les ronds qui représentent son grand-père Ali, sa grand-mère Yema et le trait qui mène son père Hamid, au côté de qui elle trace une succession de cercles avant d’entonner la litanie de ses oncles et tantes »… « Ils regardent tous le rien de ce qui s’est dessiné dans les airs comme s’il s’agissait d’une cathédrale de dentelle. Naïma et Malika s’observent en souriant parmi les morceaux de famille flottants qu’elles sont parvenues à assembler puis elles font un pas et s’étreignent. »

Ce roman a été récompensé par plusieurs prix littéraires, il a été cité à chacune des rencontres « les écritures post coloniales » au TNP. La narration est brillante, intelligente, portée par une écriture fluide, puissante, drôle et captivante. Alice Zeniter, jeune écrivain sympathique, rencontrée aux AIR,  a réussi un livre attachant.

Le récit est passionnant dès la première page mais lorsqu’on arrive à la fin, on a envie de prolonger l’histoire en relisant les premiers chapitres dans lesquels la quête de Naïma prend un sens encore plus puissant. 
Un livre à lire en boucle que je vous recommande. L’auteur arrive à nous convaincre que la perte, au-delà de la nostalgie que connaissent bien les généalogistes, pourrait être la source d’une dynamique dans une vie nouvelle si les racines sont racontées.  

Pour  feuilleter quelques pages, suivre ce lien :
https://flipbook.cantook.net/?d=%2F%2Fwww.edenlivres.fr%2Fflipbook%2Fpublications%2F276430.js&oid=6&c=&m=&l=&r=&f=pdf