2018-10-20

Dans l’arsenal des galères à Marseille

Émue par la condamnation aux galères proclamée dans l'avant-dernier article, j’ai décidé d’aller à Marseille à l'occasion de ce RDVAncestral
J'aimerais rencontrer ces misérables galériens condamnés à une peine terrible pour des actes bien pardonnables le plus souvent.

Arsenal des Galères JB de La Rose, 1666, Musée de la Marine Marseille 

Me voici à Marseille dans l’arsenal des galères. Le lieu est impressionnant, c’est ici que l’on construit les vaisseaux du roi, des centaines d’hommes s’affairent à leur tâche. J’entends que l’on parle de Louis XIV, alors je me renseigne sur la date du jour, nous sommes le 29 mai 1679.

Je me rends compte que je ne verrai pas le pauvre Pierre Taron, l’ami des contrebandiers du sel, qui a été condamné aux travaux forcés en 1711. Je suis remontée trop loin dans le temps (et d’ailleurs ce n’est pas mon aïeul).
Je vais donc aller à la recherche de l’un de mes ancêtres susceptible de se trouver dans ce lieu. 

On me dit qu’il faut voir la plus belle des galères construites dans l’arsenal.  La Réale est un bâtiment magnifique qui doit témoigner de la puissance du Roi-Soleil.

La Réale 1679 construction (JB de La Rose)

Mais moi, je cherche la galère La Reyne où je pourrais rencontrer mon ancêtre André Coudonneau (sosa 582).

On m’indique le chef des maîtres canonniers. François Coudoneau est le frère de mon ancêtre. Il m’accueille en me disant qu’André serait heureux de me voir, il n’a pas encore d’enfant puisqu'il a épousé Françoise Boudier dans les derniers jours de l’année 1678.

Aujourd’hui le jeune marié règle quelques affaires avec le notaire, explique François :
« estant sur le point de son départ pour la présente campagne qu’il va faire avec les galères de sa majesté sur celle appelée la Reyne commandée par le Sieur DeMontolieu » André est allé faire son testament.

Franchement je ne suis pas trop fière du métier de ces deux frères : une galère, des canons… ce n’est pas très sympathique. 
« Qu’allez-vous faire dans cette galère ? » demandé-je.

« Nous sommes une vingtaine de canonniers et notre rôle est essentiel pour gagner les combats » dit François. Je comprends alors depuis son poste de maître canonnier c’est lui qui dirige le service de l’artillerie.


François s’exclame « Voilà André qui arrive. »
« Eh André ! Sais-tu que tu as une descendante qui vient nous voir ! » Le regard d’André me traverse sans y croire. Il se tourne vers son frère. Celui-ci lui demande :
« Comment s’est passé ton rendez-vous avec le notaire ? » « As-tu pensé à laisser de l’argent à notre mère ? »
« Oui j’ai fait à Anne Marchande un legs de 50 livres payable incontinent après mon décès. »
« J’espère que je n’ai rien omis, écoute ce qu’a inscrit le notaire comme c’est bien dit :
Et en outre fait legat icelluy testateur à Françoize Boudière sa femme pour l’amitié qu’il luy porte des fruits et usufruits de ses biens et heretage pour en jouir pendant sa vie et tant qu’il vivra en ce monde et en fere à son plaisir et volonté sans qu’elle soit tenue de donner caution de beneustendo, à la charge et condition toutesfois quelle demeure vefve  soubs le nom vidual dud testateur. 
 Cela c’est pour ma femme Françoise et mes enfants à naître. » Il ajoute :
« Et je n’ai pas oublié mon neveu Lazare pour en faire à son plaisir volonté le tout après toutefois le décès de [m]a femme. »
« Je te remercie d’avoir pensé à mon fils. Mais vois-tu puisque ta descendante est là, c’est certain que ta femme te donnera des enfants. » affirme François.
« Ah tant mieux, j’ai même prévu de que l’on prenne la précaution de calculer que j’en sois le père. » André continue « J’ai aussi donné 100 livres à notre sœur Catherine. Et 50 livres à Venture Coudounelle la fille de feu François. »
Je n’ose interrompre les confidences des deux frères. Je ne comprends pas qu’il y ait un François vivant et un feu François dans la même fratrie Coudouneau. D’ailleurs je me perds dans les manières d’orthographier leur patronyme : Coudouneau, Coudoneau, Codoneau, et pour les filles : Coudonel ; Codonel(le) …
Mais ils ne me répondent pas, ils sont trop occupés à organiser leur départ.


André apparaît excité mais aussi angoissé à la perspective de ce voyage. Et s’il ne revenait pas ? Quelle tristesse de penser que sa jeune épouse soit veuve. Ce doit être la première longue séparation du couple. Il faudrait rechercher quelles batailles navales furent livrées en Méditerranée à cette époque.


Maintenant je suis à mon tour extrêmement inquiète, car je n’ai pas trouvé de traces ultérieures d’André. Il était mort lorsque sa fille s’est mariée en 1704.
Peut-être n’a-t-il jamais connu cette enfant qui est notre ancêtre ?

2018-10-05

Les mulets du sel_5


Épilogue.

Immédiatement après le procès, je suis retournée dans la maison de Joseph Audibert.

Vite vérifier qu’il est mort chez lui, le 15 juillet 1741 
à l’âge respectable de 83 ans.

Revenir aux sources des actes BMS de St-Julien, relire attentivement l’état civil et mieux comprendre les liens entre les habitants du bourg.

Revoir l’arbre des familles Audibert, Gaillardon, Guis et Guis pour essayer de deviner lesquels parmi les beaux-frères, les cousins, les amis ont pu les aider à traverser ces événements terribles.

L’acte de naissance de Françoise Gaillardon est très pâle, j’étais passée sur la page de novembre 1673 sans le voir. Son acte de décès lui donnait quatre-vingts ans et là j’ai pu rectifier l’erreur. Il est temps de mettre l’épouse de Joseph à la place d’honneur.

Donc en 1710, notre hôtesse avait 37 ans, entourée de leurs six enfants âgés de vingt mois à treize ans, elle a assistée impuissante à l’arrestation de son mari. Joseph a été soupçonné de complicité avec les muletiers pris comme contrebandiers du sel. Françoise avait accepté la bourse de l’un d’eux, lors de leur passage à l’auberge.

Comment a-t-elle vécu pendant les six mois où son époux était emprisonné à Aix ?  

Pour que l’auberge reste ouverte, il fallait veiller à ce que, de la salle à manger jusqu’aux chambres, tout soit en ordre, que la cuisine soit approvisionnée et la cave remplie.

On sait bien qu’il est faux l’alibi de Joseph qui prétendait être allé acheter du vin.
Mais si les tonneaux sont vides que servir aux voyageurs ?

Joseph le fils aîné pouvait s’occuper de l’écurie pour qu’elle soit en état d’accueillir les mulets et se charger de leur nourriture. Cette responsabilité devait lui plaire, un jour il deviendra muletier.


Sans doute leurs familles se sont réunies pour mandater un avocat compétent qu’il a fallu rétribuer. Peut-être ils ont dû cacher les meubles et les biens que le couple possédait pour éviter qu’ils soient saisis. 
Quelle inquiétude pour payer l’amende de 300 livres, une somme importante !
La dot de Françoise était de 400 livres, 200 livres données le jour du mariage (le 7 février 1696) ; le reste étant payable par annuité, il a fallu plus de quarante-quatre ans pour que le compte soit soldé en 1740.


Après le 24 avril 1711 lorsque le jugement fut rendu, Joseph Audibert et André Gos sont sortis des prisons d’Aix. Ces deux hommes, Masseau et Le Sauteur, ont-ils reçu le fouet sur la place publique, comme on le craignait ?

Ce qui est certain, c’est qu’étant bannis de cette ville, ils sont rentrés rapidement chez eux à Saint-Julien. Ils furent bien accueillis par le village solidaire de leur rébellion contre la gabelle.
Jean Audibert, mon ancêtre (sosa 172), fut conçu dès la mise en liberté de son père puisqu’il est né le né le 29 janvier 1712. C’est lui qui sera aubergiste.
André Gos a inscrit un enfant sur la même page du registre en février 1712. Je n’ai toujours pas réussi à relier ce « beau-frère » ou plutôt sa femme, Thérèse Gaillardon, avec la famille de Françoise.
Hespérite Audibert, huitième enfant des aubergistes, est née en mars 1715. Elle va épouser Joseph Pellas, un muletier devenu marchand. Une vérification dans mon arbre m’apprend que son époux est le bébé que Thérèse Vassal (sosa 703) portait dans ses bras en regardant la farandole en 1710.

Nous avons retrouvé Joseph Audibert, l’aubergiste, entre 1698 et 1736, comme protagoniste de la mystérieuse affaire relatée dans la série :
« Une feuille cachée soue une poutre brûlée. »  


Dans le prochain billet, j'espère rencontrer l’auteur des Mulets du sel.

 Voilà tous les épisodes depuis le début :


2018-09-13

Les mulets du sel_4

Aux prisons d’Aix.


Ouh ! ce ciel noir n’est pas bon signe, pensent les amis de Joseph Audibert…

Orage sur Aix-en-Provence 

C’est avec beaucoup d’appréhension que je me mets en route vers Aix, pour ce #RDVAncestral.
Je me fais du souci pour mon ancêtre, Joseph Audibert

J’ai décidé d’assister au procès qui a lieu en ce jour du 24 avril 1711
Quelle va être la sentence ? Tout le monde est inquiet. 

Françoise Gaillardon, aidée de sa famille, continue de tenir leur auberge depuis le départ de son mari.
Le 28 octobre 1710, des archers sont venus chez nous pour l’arrêter. Son séjour en prison doit être bien pénible, même si sa famille a dû payer pour améliorer ses repas.
Pour ceux qui sont pris, la prison est un endroit d’attente, pas un lieu pour purger sa peine. 

Aujourd'hui nous allons connaître les peines que les cours de justice d'Aix vont attribuer aux détenus, et par contumace à leurs compagnons en fuite.

J’ai rendu visite à l’épouse de Pierre Taron à Gréoux. Elle est effondrée. Il ne lui a guère laissé d’espoir, l’avocat que la communauté a payé pour défendre celui qui est considéré comme le meneur de la révolte contre les gabelous. (voir les épisodes précédents : « Les mulets du sel »)

Les habitants de Saint-Julien ont pu voir l’affiche placardée sur la porte de l’église au mois de novembre, elle indique ce qu'ils risquent, d’ailleurs le curé a bien été obligé de la lire à contre-cœur au prône du dimanche. Les peines encourues pour le faux saunage, les amendes exorbitantes, et la perspective d’être envoyé aux galères épouvantent tout le monde. 

Prisons d'Aix (source Wikipédia)
Mon inquiétude augmente en voyant les juges des deux cours d’appel de Provence qui siègent au tribunal. Quelle va être l’issue du procès ? Ces hommes du Parlement portant perruque, ne semblent être là que pour jouer un rôle de mise en scène afin d’affirmer leur pouvoir. Ils sont en rivalité avec ceux de la Cour des Comptes dont le président H.R. d’Albertas ne veut pas déplaire au roi Louis XIV.

Nous restons en silence lorsque entrent les cinq détenus, leur mine lamentable en dit long sur l’horreur des semaines passées en prison.
Arnoud Emeric, le faux saunier, apparaît très affaibli par sa blessure. Pierre Taron, le meneur de la révolte, a perdu son enthousiasme ; il devine déjà qu’il ne reverra plus Marie, son épouse qu’il aime tant.
Joseph Audibert, dit Masseau, semble plus vaillant, il essaye de se tenir la tête haute. Il dit que ce n’est pas lui mais sa femme qui a reçu la bourse de 28 écus.
Son beau-frère André Gos, dit le Sauteur, (que je n’avais jamais rencontré) affirme qu’« il était à une bastide avec des messieurs à qui il apprêta à manger pendant deux jours. » ….
Je sais bien qu’ils ont tiré les deux premiers coups de fusil dans les bois de Cadarache, lors de l’embuscade qu’ils ont montée pour tenter de délivrer les faux-sauniers.
On les a vus avec leurs amis les jours suivants à deux lieues de Saint-Julien, dans les rues de Vinon essayant d’organiser la libération des prisonniers et tentant avec les paysans de récupérer les mulets.
L’avocat de Joseph a été suffisamment rétribué par sa famille pour plaider avec un bon alibi. Il dit qu’on n’a pu le voir ni à Cadarache, ni à Vinon, car il a fait « un voyage de deux jours au Val (près de Brignoles) où il acheta du vin d’un inconnu »

A côté d’eux se tient le jeune abbé Caillat, il est accusé d’avoir écrit une lettre où il invite à la révolte. Ses supérieurs ont bien essayé d’intervenir, sa famille a des relations, mais cela n’a pas été suffisant pour lui éviter d’être avec les autres « pris et saisis au corps, menés et conduits en bonne et sûre garde dans les prisons royaux de la ville d’Aix pour y être détenus ».


Il est évident que cette rébellion de villageois a fort déplu à Monsieur d’Albertas.
Le premier président déplore que l’enquête de son conseiller De Broglie, ait été difficile à Saint-Julien, à Gréoux, ou à Vinon,  car personne ne voulait répondre à leurs questions. « Il y a un passe-parole de silence dans les trois villages de ne rien déclarer en justice »
Il apparaît que dans ce pays du Verdon les gens essayent de fomenter des révoltes plutôt que de coopérer pour briser la contrebande du sel. Il faut rendre un jugement qui serve d’exemple.

A voir tous ces hommes abattus, mes yeux s’embuent de larmes.
Parmi les témoins, je ne suis pas sûre de reconnaître Jacques Gastaud. Lorsque j’ai rencontré mon aïeul (sosa 698) le 8 septembre 1710, celui-ci ne m’a pas dit qu’il était consul de Saint-Julien. Il paraît vieilli, les épaules alourdies par le poids du scandale dans lequel notre bourg est compromis, il s’avère que beaucoup d’habitants sont impliqués dans cette affaire.

Là, vu de Saint-Julien, il pleut très fort sur Aix. 

Hélas ! J’entends que la peine maximale est requise.
Pierre Taron est condamné aux galères. Arnoud Emeric au supplice de la roue sur la place publique.
Ses compagnons laissent échapper une plainte devant tant d’injustice.
La tête me tourne, je me sens de plus en plus mal, et je dois sortir pour mieux respirer.

Je n’ose pas imaginer le sort de Masseau, du Sauteur et des autres.

merci : Joseph Piégay
Dans les couloirs du palais de justice je rencontre un homme aussi désolé que moi.  Joseph P. l’auteur du récit « les mulets du sel », c’est lui qui va m’apprendre la sentence.
Le registre a disparu, cette lacune est bien ennuyeuse dans l’histoire. Jo pense que l’aubergiste et son beau-frère « n’ont pu éviter la peine du fouet et le bannissement. Ils furent sans doute « condamnés à être livrés entre les mains de l’exécuteur de la Haute Justice pour avoir à souffrir le fouet jusqu’à effusion de sang par tous les lieux et carrefours de cette ville accoutumés. Et, ce fait, à être et demeurer bannis de cette ville,[…] pendant le temps et terme de cinq années. » En plus ils furent imposés chacun d’une amende de 300 livres ajoutée aux frais de justice. »
Le maire consul, Jacques Gastaud, a dû être condamné et payer « pour complicité, manque de zèle à faire respecter les agents de la douane et négligence à mettre la justice locale en action : cent livres. »


Dans quelque temps j’écrirai l’épilogue. Pour l’heure, je suis tellement bouleversée par ce procès que je dois retourner dans la forêt de ces ancêtres pour retrouver l’arbre de mes hôtes Joseph et Françoise.
 
 Pour ceux qui ayant manqué les premiers épisodes
voudraient mieux comprendre l'enchaînement des événements  :


2018-09-08

Les mulets du sel_ 3

Les mulets.
Au rez-de-chaussée de l’auberge se trouve l’écurie ; là  sous la poussière des siècles, demeurent des anneaux pour attacher les mulets, des fers, des clous qui prennent tout leur sens à mesure que je découvre cette histoire des mulets et des muletiers. 



L’usage est d’avoir cinq anneaux car les mulets vont par cinq en caravane sur les chemins.

Ce jour là (le 8/9/1710, il y a 308 ans), ils sont treize mulets dont il faut s’occuper. En effet un curieux équipage est arrivé chez nous, comme il est raconté dans les premiers épisodes Les mulets du sel-1 et 2 .

Le jeune Joseph accompagne son père, Joseph Audibert, l'aubergiste. Ils descendent l’escalier menant à l’écurie de notre maison. 

L'hôte et son fils doivent nourrir les mulets pendant que les hommes se restaurent à l’auberge. Ils ont parcouru plus de 30 km, une longue route en suivant le Verdon depuis Bauduen. Il faut vérifier l’état de leurs fers et appeler le maréchal ferrant.


Au calme dans l'écurie, Joseph peut enfin poser les questions à son père, pour mieux comprendre l’émoi suscité dans notre village par la présence des gabelous et des deux hommes prisonniers.
Joseph a vu l’un d’eux donner la bourse à sa mère, Françoise Gaillardon.
Son père lui explique que cette bourse de 28 écus doit servir pour organiser la délivrance des contrebandiers. Lui-même va rencontrer leurs compagnons de Gréoux et voir comment ils vont donner l’assaut aux gabelous lorsqu’ils traverseront la forêt de Cadarache. Il demande à son fils de n’en rien dire et lui confie la maison, avec la promesse d’obéir à sa mère quoi qu’il arrive.  


Le jeune garçon comprend qu’il faut aussi protéger les mulets. Il sait que parmi les travailleurs qui arrivent à économiser quelque argent, certains achètent un mulet pour les aider dans les travaux des champs. Les pauvres les louent pour porter les charges dans le village, ou transporter les productions locales depuis la haute-Provence jusqu’à Aix et Marseille. Joseph, le père explique que, l'année ayant été catastrophique, pour gagner de quoi survivre certains se laissent encore tenter pour prêter l’animal à des contrebandiers ou des faux sauniers. Mais gare à ceux qui se font prendre, les mulets seront confisqués.
Alors le mulet est perdu ? s’inquiète le jeune garçon.
Les pauvres sont toujours perdants, affirme son père, mais lorsque les mulets sont revendus, il y en a qui gagnent gros.


Les faux sauniers, surveillés par les gardes dans la salle de notre auberge, se trouvent dans une très mauvaise situation. Ils vont être conduits aux prisons d’Aix et l’on ne donne pas cher de leur avenir.
Alors il faut vraiment les aider, dit l’enfant à son père.
Joseph, l’aubergiste promet de s’y employer avec l’aide de leurs compagnons de Gréoux et de ses voisins de Saint-Julien.

L'épisode 4 est à suivre dans le prochain #RDVAncestral

merci : Joseph Piégay
pour lire les épisodes précédents :

Les mulets du sel_3  : Les mulets et les muletiers


2018-08-31

Les mulets du sel_2

1709-1710, le Grand Hiver.

L’année 1709 a été particulièrement pénible pour les pauvres gens.
Le Grand Hiver 1708-1709 fut précoce et extrêmement rigoureux, la froidure détruisit les semences. Le gibier périt; les oliviers, les amandiers et les noyers gelèrent. Durant l’été suivant, les pluies firent pourrir les céréales. Les prix montèrent, la disette faisait mal au ventre des plus désavantagés.

Matin d'hiver à Saint-Julien (Var)

Je ne sais pas ce qu’il en dans l’auberge de Saint-Julien, mais on dit qu’à Castellane « Le blé était si rare qu’on ne recevait plus les étrangers dans les auberges, à moins qu’ils n’apportassent eux-mêmes le pain dont ils avaient besoin » [1]
A Paris, le roi ne s’inquiète guère des malheurs du peuple. Il est occupé avec la construction de Versailles et par les guerres d’Autriche qui coûtent cher. Dans les campagnes, les gens sont sollicités pour nourrir et loger les troupes qui traversent la Provence. Louis XIV a besoin d’argent, la gabelle apparaît comme une taxe fort impopulaire.

Le sel
Dans nos villages, on discute de cet impôt injuste. Le sel est précieux, indispensable pour la cuisine, pour la conservation des aliments. Il est précieux mais pas rare, les Provençaux le savent. 
« Le sel ? Il est assez facile à produire, plus que le blé ou l’huile. Il faut de l’eau de mer, du soleil et du vent.» [2]

Les cultivateurs qui ont tant peiné lors des récentes intempéries, se rendent bien compte de l’injustice, d’autant que les nobles y échappent. Les taxes ont augmenté, en 1710 jamais le sel n'a été aussi cher. La contrebande est bien tentante. Pourquoi payer cet impôt alors qu’il suffirait d’aller acheter le sel aux producteurs du littoral ? 

Sous ce renard, d'autres ancêtres cachaient du sel

Les faux sauniers
Beaucoup soutiennent ceux que l’on appelle les faux sauniers. Dans notre village plusieurs hommes vont essayer de les aider à se sortir de ce mauvais pas puisqu’ils ont été arrêtés par les gabelous, ces douaniers à la solde des fermiers du roi.

Nous les avons rencontrés dans notre auberge où ils ont fait halte lors du premier épisode des mulets du sel. Ce jour-là (le 8/9/1710), après avoir servi les repas, notre hôte, Joseph Audibert, sort discrètement de chez lui pour prévenir ses voisins et amis. Ils se concertent pour voir ce qu’ils peuvent faire afin d’empêcher que les faux sauniers soient emprisonnés à Aix.

La famille Audibert en 1710
Mes ancêtres à la IX génération :
Joseph, le chef de famille est l'hôte qui tient l’auberge, il  a 53 ans. 
En février, le 4, son épouse, Françoise Gaillardon, accouche de jumelles, je ne sais pas si Anne survit, Honorate va vivre quarante sept ans.
Françoise alors âgée de 37 ans, a donné naissance à six enfants. Le petit François précédant les jumelles, n’a vécu que sept mois. Marianne va sur ses sept ans. J'ignore ce qu'est devenu Jean Antoine, né en 1701.
L’aîné, Joseph, a douze ans et demi, il sait déjà bien s’occuper des mulets qui s’arrêtent à l’auberge, il dit qu’il sera muletier, mais il aura aussi d’autres emplois. Ce n'est pas lui, comme on aurait pu le supposer, qui va reprendre l'auberge de ses parents.

Dans le prochain épisode, Les mulets du sel _3
nous descendrons à l’écurie avec Joseph et son fils Joseph pour voir les mulets. 

merci : Joseph Piégay 
Prologue : Entrons dans la farandole
Les mulets du sel_1 : Le 8 septembre 1710



[1] cité dans La vie rurale en haute Provence, Eric Fabre, AD 04, p.136,
source Laurensi Joseph, 1775

[2] Les mulets du sel, op cité, p. 22 

2018-08-25

Les mulets du sel_1

Voici un livre trouvé chez un bouquiniste que j’aurais dû acheter lorsqu’il est paru. Comme je regrette de ne l’avoir lu plus tôt, et offert à mon père !
Du même auteur, Joseph Piégay, je possède « Au Moyen-Age entre Durance et Verdon » paru en 2004. Je viens aussi d’acquérir un passionnant petit ouvrage sur la toponymie qui m’incite à programmer des promenades à Vinon où vivait l’auteur.
C’est donc avec un grand intérêt que j’ai ouvert ce livre «Les mulets du sel » sans me douter qu'il m’apprendrait une histoire inattendue sur mes ancêtres.


Dès la première page du récit nous sommes en 1710 à Saint-Julien, l’action se passe à l’auberge. Autant dire exactement dans notre maison !


L’auberge, il n’y en a qu’une, quant à l’aubergiste, je le reconnais vite, c’est Joseph Audibert (sosa 344). Même s’il est cité sous un surnom « Masseau » que je découvre, ceci ne m’étonne guère. Prononcez-le Maceou, et il m’évoque son grand-père Marcel Audibert (le Berger venu de Blieux)
Françoise Gaillardon(e) (sosa 345), sa femme, a un rôle actif ce jour-là, elle n’est jamais désignée comme aubergiste, mais c’est évidemment sa profession.
Il paraît que ces hôtes avaient pour les aider une jeune servante ainsi qu’un cuisinier et un mitron. J’aimerais bien connaître leurs noms. Je n’avais pas pensé que la dimension de l’auberge les pousse à employer du personnel. J’imaginais Joseph recevant ses hôtes dans notre salle-à-manger et Françoise préparant la soupe dans la souillarde à côté.
l'arrière cuisine de l'auberge
Le récit propose un menu plus appétissant, en changeant de catégorie l’établissement acquiert des étoiles. Sentez-vous les fumets des daubes et des civets arriver jusqu’à nous ?


Nous sommes le 8 septembre 1710, traditionnellement Notre Dame de Septembre est un jour de fête pour le bourg.
Les habitants se réjouissent, j’ai essayé de rencontrer quatorze de mes ancêtres présents ce jour-là dans le billet précédent. Les voyez-vous danser la farandole ?

Cependant ce qui se passe dans la salle de l’auberge va avoir des conséquences terribles. Deux hommes prisonniers, sous la garde de brigadiers, font halte dans la fraîcheur de la maison, pendant que leurs mulets se reposent à l'écurie.  Ils doivent être conduits aux prisons d’Aix ; ils risquent gros car ils sont accusés de faire de la contrebande du sel.

Discrètement, l’un d’eux tend une bourse contenant 28 écus à Françoise Gaillardon. Elle sera plus en sûreté caché ici, il est préférable que ce ne soit pas une preuve à charge impliquant les faux sauniers et leurs comparses. 
Mais voilà les hôtes compromis, la suite de cette histoire nous montrera qu'ils sont du côté des muletiers.

2018-08-18

Entrons dans la farandole


Le bourg est en fête, processions, chants, repas partagé et danses animent Saint-Julien-le-Montagnier. Les habitants célèbrent la Nativité de la Vierge en ce 8 septembre 1710.
Le jour de Notre Dame de Septembre est le moment où l’on renouvelle, tacitement ou par contrat, les baux fermiers avant les semailles. 

Ce temps de réjouissances, à la fin de cet été où la récolte a été particulièrement abondante, est appréciable, car la population a tant souffert lors des  terribles années 1708-1709.

Ce #RDVAncestral est le prologue d’une série de billets qui vont relater une affaire fâcheuse, laquelle mettra en danger l’un de mes ancêtres et sa famille, ses amis et des pauvres gens qui ont essayé de survivre et de se révolter contre l’injustice des impôts du roi.
Je propose que ce #RDVAncestral soit l’occasion de rencontrer quatorze de mes ancêtres qui ont pu participer à ces festivités le 8 septembre 1710. Entrons dans la farandole, ce titre m’est inspiré par «La ronde des ancêtres» de Fanny-Nésida.


Les voilà ! mes aïeux qui sortent de l’église en procession avec leurs cousins, leurs frères et sœurs, leurs voisins. Nous allons nous joindre à eux. 


Un homme observe l’église, il a des raisons d’être fier de son travail. Je vais féliciter François Philibert (sosa 696). C’est lui le maître maçon qui est chargé des réparations. J’évite de dire à Marguerite Garcin (sosa 697) que dans deux mois elle sera veuve, ayant à assumer la charge de leurs six enfants. Elle rassure la petite Isabeau en la portant dans ses bras car tant d’agitation l’effraye.

Les tambourinaïres rythment la farandole qui se constitue. Mes enfants se laissent entraîner à leur tour par les jeunes du village qui forment une ronde sur l’aire.

Les enfants de François et de Marguerite sont déjà avec leurs amis. Joseph Philibert (sosa 348), celui qui a 15 ans, est apprenti, il va continuer le travail de son père. Il ne sait pas encore que Thérèse Gastaud (sosa 349) sera sa première femme. Elle est un peu plus vieille que lui et elle aimerait que sa belle-mère et son père Jacques Gastaud (sosa 698) qui est régent des écoles, relâchent leur surveillance. Elle prend la main de Joseph et les jeunes gens se lancent dans la danse, accompagnés par les chants des anciens.


Je n’ose dire à Mathieu Pellas et Thérèse Vassal (sosas 702 et 703) qu’ils ont fait l’objet de mon précédent billet. Ils échangent des regards tendres. Thérèse porte dans ses bras leur septième enfant âgé de cinq mois. Le prochain va naître dans … exactement neuf mois.
Anne, la jeune sœur de Thérèse, arrive de Vinon, dans quelques semaines elle va épouser un gars d’ici. La fête est une occasion de venir à St-Julien, elle se entre dans la farandole avec Jean, son fiancé.
Oh mais les langues vont bon train. J’apprends que Marguerite, sa nièce, va de surcroît devenir sa belle-sœur. On m’explique que le même jour, la fille de Thérèse va épouser le frère de son futur oncle.
Marguerite Gautier (sosa 1405) la grand-mère de Marguerite, dit qu’elle est heureuse de voir danser tous ces jeunes. 

Je vais taquiner Claude Aymar (sosas 1400), lui qui pensait mourir alors qu’il avait 35 ans, je le trouve bien vaillant à 69 ans.
Elle rit de m’entendre parler ainsi à son mari, Hélène Capon 59 ans (sosa 1401)  . Elle se souvient que j’étais à son mariage à Manosque en 1675. Elle est fière de me présenter leur fils Joseph Aymar (sosa 700) qu’ils ont marié avec Suzanne Buerle (sosa 701) en mars de l’année précédente.

Joseph va danser, mais Suzanne se sent déjà un peu essoufflée, lourde de leur fils qu’elle porte depuis quatre mois.


Je m’étonne de ne pas trouver Joseph Audibert et Francoise Gaillardon (sosas 344 et 345). On me confie qu’ils sont trop occupés à l’auberge, ils reçoivent un groupe insolite dont les gens commentent à voix basse l’arrivée dans les lieux. Deux muletiers avec plusieurs mulets au chargement mystérieux, encadrés par des hommes en habit de la ville qui inspirent la méfiance. Les habitants continuent la fête comme si de rien n’était, en espérant que cette visite ne leur apporte pas d’ennuis.

Vous pourrez lire prochainement une série d’articles qui vous conteront cette histoire tragique.

Les mulets du sel_5
Les mulets du sel_6


2018-08-11

La mariée était si jolie


La mariée était jolie, c’est ainsi que je vois, le 26 juillet 1693
Thérèse Vassal au bras de Mathieu Pellas (sosas 702 et 703)

« laquelle a déclaré avoir esté ornée de l’habit  nuptial d’estamine qui a esté fait à commungs frais, de la valleur de trante livres »


Leur contrat de mariage que j’ai pu lire alors que mes recherches étaient encore jeunes, m’est apparu comme une invitation à la noce, un début de prospérité pour mon arbre généalogique.


Avec mon groupe de paléographie, nous l’avons étudié. L’écriture est très lisible, mais les subtilités des formules employées par le notaire provençal ne m’étaient pas encore familières. Ma collection a augmenté depuis, mais ce contrat reste un de mes préférés.

Le compte de la dot fait apparaître un déséquilibre entre les futurs époux.
Mathieu dispose de « la somme de cinq cens livres de l’ordonnance 
scavoir cent cinquante livres de son chef 
et le restant en desdution et comte de l’héritage dudit feu Pellas son père. » 
Tandis que Thérèse apporte « la somme de trois cens livres comprins ses hardes »
Si Thérèse fait un beau mariage, c’est qu’elle devait être séduisante, en dépit de sa (faible) dot.

Elzéar Pellas, le père de Mathieu, décédé environ quatre ans auparavant, a laissé un héritage conséquent qui n'est pas réglé. Mathieu qui a 27 ans, semble être l’aîné, il est encore mineur.


Thérèse est choyée par son grand-père dont je suis heureuse de connaître ainsi l’existence.
« Issy présant en personne Jacques Jaubert Ayeul de ladite Vassal 
lequel a constitué  en augmant de doct à ladite Vassal sa petite fille 
la somme de dix sept livres au prix de quelques hardes 
que ladite Gautiere recognoit parellement avoir receu ».
« Ladite Gautière », c’est Marguerite, la mère de Mathieu, qui accuse réception des habits de sa belle-fille !
Ce jour-là il est important de bien savoir compter. La mère de Thérèse, Catherine Jaubert a participé en donnant « trante livres de son chef » et « deux cens septante livres restantes du chef  dudit Vassal »
Soit 30 + 270 ce qui fera bien 300 livres de dot.
Les versements se font en plusieurs fois : 122 + 78 ledit jour suivis de deux versements de 50 livres aux deux prochains anniversaires du mariage. 
« 122 livres réellemant en escus blancs et en autres espèsse de monoye courante 
au veu de Nous Notaires et tesmoingz 
Plus soixante dix huit livres au prix des hardes de ladite future espouse »
« Et quant aux cent livres restantes 
ladite Vassal promet les acquiter en deux payes esgales 
la première du jour d’huy à une année 
et l’autre à semblable jour l’année d’après »


Le contrat a été signé dans la maison dudit Vassal à Vinon. Jean Vassal est marchand.
Je suis loin de connaître toutes les dates et Thérèse et Mathieu.
Vivaient-ils dans le lieu-dit « Les Pellas » ou plus probablement dans le bourg de St-Julien ? On rencontre au moins trois familles Pellas de niveau social différent. Attention à ne pas confondre mon Mathieu Pellas avec son homonyme qui dessine une belle ruche lorsqu’il signe, comme celle de Pierre Pellas sur le contrat de Mathieu et Thérèse (qui disent ne savoir signer).



L’étude des contrats de mariage est un projet que j’ai commencé en dressant un tableau sommaire pour comparer le montant des dots, mais cela devient vite complexe à visualiser.
Qui, parmi mes lecteurs, a déjà répertorié facilement les différents items consignés dans ces contrats ?
argent : escus et livres, hardes et joyaux, meubles, logis et terres … sans omettre les obligations diverses envers les parents.

La mariée était jolie ! Cette déduction hâtive à la lecture d’un contrat de mariage n’est-elle pas représentative des idées que l’on peut graver sur nos ancêtres... Ce texte n’engage que moi et j’espère que Thérèse Vassal n’en sera pas froissée.

Bibliographie :
Les régimes matrimoniaux en Provence à la fin de l'Ancien Régime, Contribution à l’étude du droit et de la pratique notariale en pays de droit écrit. Jean-Philippe Agresti, Presses Univ Aix Marseille.
Disponible sur Internet : https://books.openedition.org/puam/848

Le contrat intégral est à lire en page suivante ...

2018-08-06

Entre la chaîne de l’Etoile et la montagne Sainte-Victoire

Avant de s’installer à Marseille, mes aïeux vivaient entre le massif de l’Etoile et la montagne Sainte-Victoire.

Et si nous allions dans cette région pour voir ce que sont devenus leurs villages ?
Ma proposition ne soulève guère d’enthousiasme à l’idée de se promener dans ces lieux convertis en zones commerciales, en zones industrielles aux portes d’Aix-en-Provence.
L’occasion s’est présentée récemment, après un rendez-vous à la gare de TGV, nous nous sommes dirigés vers l’est. Là où aucun guide touristique ne nous aurait envoyé, j’ai eu la surprise de découvrir un paysage séduisant, c’est l’envers du décor que nous connaissons au nord de Marseille et au sud d’Aix.

Voilà le panorama que pouvaient admirer nos ancêtres : les barres des roches calcaires de la Montagne Saint-Victoire, soulignées par les verts des pinèdes et des chênaies.

Depuis Fuveau, la montagne Sainte-Victoire

De cette branche familiale, je connais à peine quatre générations des ancêtres de Magdeleine Decomis.

Magdeleine (sosa 73) s’est mariée il y a 191 ans avec Guillaume Nicolas le 28 juillet 1827 à Marseille. Elle est morte à l’âge de soixante-dix-sept ans dans cette ville.
Ses ancêtres ont vécu à Fuveau, à Rousset, à Bouc-bel-Air.


Pierre Chaudoin, son arrière-grand-père, était tisseur à toile à Bouc-Bel-Air. Son atelier devait être semblable à celui que j'ai décrit dans le billet précédent.

Il s'est marié avec Gabrielle Gazel (dont le nom me plait beaucoup). C’était le 10 septembre 1668, il y a 350 ans.
Dans cette même église, sa fille Anne épousa Pierre Decomis en 1703.

Bouc-bel-Air, l'église XIe siècle

On peut sans peine l’imaginer 
allant dans ces rues étroites, 
montant jusqu'au château, 
pour livrer ses draps de laine. 




A présent j’ai exploré leurs villages, je vais approfondir mes recherches pour mieux connaître la composition de leurs familles.

Lorsque je peux me rendre sur les lieux où ils ont vécu, cela me charge en énergie pour comprendre et faire grandir les arbres de cette nouvelle forêt de mes ancêtres.


2018-07-21

Dans l’atelier d’un tisseur à toile en Provence

On dirait qu’il a neigé dans l’atelier de mon aïeul en cet été 1743. Des flocons de laine jonchent le sol. Les moutons ont été tondus avant de partir en transhumance dans le Haut-Verdon, les clients ont apporté des ballots de laine. Le tisseur à laine va leur confectionner de beaux draps bien chauds, ce sont des pièces de toile dans lesquels ils tailleront des manteaux lorsque le froid arrivera.


François Aymar qui aurait 300 ans en 2018, est mon ancêtre à la IXe génération (sosa 350), il est tisseur à laine. Mais pour l’heure de ce #RDVAncestral, il m’apparaît, vêtu avec soin, comme un beau jeune homme, de 29 ans. Voyant qu’il est occupé avec les muletiers qui vont livrer ses pièces de drap à Marseille, je ne le dérange pas.

Je rejoins son petit apprenti, celui-ci s’applique à carder la laine mais le geste est laborieux. Je m’assieds à coté de lui, je prends un peigne à carder et des poignées de laine que je fais passer entre les griffes. Le jeune Thomas s’étonne : « Le cardage ce n’est pas le travail d’une femme ! Maître François est un bon cardeur à laine, regardez toute cette collection de cardes, je n’ai pas encore le droit de me servir de celles-ci ». Je n’ose insister et je lui demande s’il est content de travailler chez un artisan estimé. Il dit que son père paye 75 livres pour que le sieur Aymar lui enseigne son métier de tisseur à drap qu’il travaille ordinairement. Le garçon s’appelle Thomas Buerle, il est en apprentissage depuis deux mois, mais puisque c’est bientôt l’époque des moissons, il sera autorisé à prendre quinze jours pour aider ses parents. 


Honorade Pellas (sosa 351) entre dans l’atelier de son époux. Mon aïeule est encore jeune, elle vient d’avoir 31 ans. Elle a entendu ma présence et me demande si je viens pour passer la commande d’un drap de laine. Je lui dis que je demeure cet été à Saint-Julien et que j’ai seulement traversé quatre siècles pour faire un stage chez eux. Interloquée, elle pose sa quenouille et me serre dans ses bras. Nous sommes émues de ce rendez-vous ancestral. 

François nous rejoint, alors Honorade me présente. Il me dit qu’il est content que je sois là et m’invite à partager leur repas. Comme il se doit, l’apprenti est nourri à leur table.

La jeune femme s’occupe du dernier né, Joseph agé de six mois, paraît bien frêle. (Je sais qu’il mourra à la fin de l’été). Elle a enterré sa petite Thérèse au début du printemps, elle avait quatre ans. Anne qui sera mon aïeule (sosa 175) est une jolie fillette qui va sur ses trois ans, c’est elle qui donnera une belle descendance à son mari Pierre Philibert (sosa 174).
P. Sérusier_ le tisserand  

François accepte de me montrer son travail. Même si je viens en voisine, il m’est difficile d’expliquer que notre vie est très différente de celle des gens du bourg. A notre époque une femme peut carder et tisser et même s’employer à tant d’autres métiers, lesquels ne sont plus réservés aux hommes. Puisque que je suis intéressée par le travail du tisseur, du cardeur à laine, et du sargetier,  j’aimerais faire un stage chez lui. François me demande ce que je sais faire. Je réponds que chez une amie ici j’ai déjà cardé la laine, filé et tissé une couverture, je lui montre ma tapisserie …

Je ne sais pas s’il est convaincu, mais il me propose de le suivre dans l’atelier et de le regarder à l’ouvrage. Penché sur le tellier, le sargetier fait aller la navette. Avec une exclamation en constatant que le fil s’est cassé, il interrompt le va-et-vient. Maître François fait signe à son apprenti de venir faire le nœud de tisserand pour reprendre les fils rompus. Il recommande de faire un nœud très ferme qui n’est point sujet à se lâcher. Puis il engage le jeune à faire de la toile sur le métier avec la navette. Le maître a promis d’enseigner le métier de tisseur à drap sans lui rien celer. Thomas se retourne et ajoute qu’il a promis d'agir aussi de son mieux audit travail, d'obéir à son maitre et à son épouse, aux œuvres licites et honnêtes et lui estre fidelle pour suport de cet apprentissage.


Honorade vient chercher de la laine pour nourrir sa quenouille. Je ne savais pas que toutes les femmes filaient la laine quotidiennement. « Oh c’est facile on peut filer en marchant, en surveillant la soupe, en racontant une histoire aux enfants ou en causant avec les voisines et puis mon mari a besoin de bons fils de laine bien torsadés pour fabriquer les beaux draps qu’il va vendre… Il dit que ce sont les miens les plus réussis. » Elle me montre aussi son rouet et le dévidoir pour enrouler les fils sur la bobine. Elle propose de m’apprendre son savoir-faire.

François échange un regard avec sa femme, il sourit et il me dit qu’il accepte que je reste dans l’atelier pendant la quinzaine où l’apprenti sera en congé pour les moissons.

Notes 

tisseur à toile : toile désigne la pièce tissée, généralement en laine.

tellier : métier à tisser

sargetier : tisserand, fabriquant de serge

Sources 

Alain Collomp, La maison du père, Famille et village en Haute-Provence aux XVIIe au XIXe siècles,  PUF 1983

Alain Collomp, Les draps de laine, leur fabrication et leur transport en Haute-Provence du XVIIe au XIXe siècle. 1987.  https://www.persee.fr/doc/mefr_0223-5110_1987_num_99_2_2945


Eric Fabre, La vie rurale en haute Provence de la fin du XVIIe au milieu du XXe siècle, AD 04, 2016

Contrat d’apprentissage AD 83 _ 3E 14 495